Entrevue : « La douleur du silence », un roman jeunesse percutant

La douleur du silence par Marie-Béatrice Ledent

En résumé

Martine a promis à sa sœur, promis sur son cœur, qu’elle serait forte quoiqu’il advienne…

Depuis la tragédie qui a frappé la famille Croin, les parents de Martine se disputent souvent; sa mère est dépressive alors que son père se plonge dans le travail pour oublier. La jeune fille de 13 ans souffre en silence. Quand ils prennent la décision de s’offrir un nouveau départ en déménageant, la situation ne s’améliore guère.

Dans sa nouvelle école, un cercle d’intimidation se referme rapidement sur la pauvre adolescente qui est considérée comme une proie facile. Celle-ci ne souhaite surtout pas attirer la pitié d’autrui sur sa personne, son drame demeure donc secret. Sa douleur émotionnelle n’en devient que plus incisive. Désormais murée dans un mutisme complet, Martine en vient à soulager son mal intérieur par un exutoire pernicieux : l’automutilation.

L’entrevue

Avec des sujets forts comme le deuil, l’intimidation et l’automutilation, l’auteure aborde avec sensibilité des thèmes durs qui sont au cœur de l’actualité et sans contredit d’un grand intérêt pour la jeunesse.

Où avez-vous puisé votre inspiration pour écrire ce roman?

C’est une question qui en sous-entend une autre. Beaucoup de lecteurs m’interrogent pour savoir si c’est un livre autobiographique. Ce n’est pas le cas. Très peu de choses ont été inspirées par mon vécu. Mais j’ai connu mes propres problèmes à l’école et les émotions ressenties par l’héroïne, je les ai largement partagées.
Quand j’étais adolescente, j’ai vu un téléfilm qui racontait l’histoire d’une jeune fille harcelée qui se mutilait. Si je ne me souviens ni de son titre, ni de la fin, c’est un film qui m’a marquée. Je ne comprenais pas comment il était possible de se blesser volontairement, sans pour autant avoir de pulsions suicidaires. Je me suis donc informée sur les mécanismes du phénomène et j’ai recueilli les témoignages de ceux qui en étaient victimes.

Il est évident que l’engagement émotif de l’auteure face à son sujet est entier, son texte devient ainsi plus vibrant.

Qu’est-ce qui vous a amené à écrire plus spécifiquement sur l’intimidation?

 Au départ, j’ai répondu à un concours qu’une plateforme d’écriture proposait et l’un des thèmes abordés concernait le harcèlement scolaire. Très vite, j’ai compris qu’il y avait un message à faire passer. Cela a été d’autant plus vrai que durant la phase d’écriture, deux adolescentes se sont suicidées à cause de leurs problèmes au collège. Ce sont des cas extrêmes, mais loin d’être isolés. Je me suis donc fait une obligation morale de terminer mon ouvrage et de le publier. Il s’adresse aussi bien aux intimidés qu’aux intimidateurs, car ces derniers sont souvent victimes de leurs préjugés, mais quand ils en prennent conscience, il est généralement trop tard.

Marie-Béatrice Ledent raconte d’ailleurs que ça lui « …donne un peu l’impression de contribuer à un monde meilleur », ajoutant « C’est très utopiste ; j’en ai conscience. Mais la terre ne s’est-elle pas formée autour d’un grain de poussière? »1

D’emblée, il est vrai que le lecteur aurait tendance à vouloir savoir s’il y a une part de vécu dans ce texte troublant, c’est sans conteste une façon de s’en détacher émotivement. La frontière entre le réel et le fictif est cependant de moindre importance, puisqu’il n’y a pas de doute sur le fait que l’histoire est vraisemblable. Elle arrive peut-être à votre voisine en ce moment même. Le message que l’histoire véhicule doit d’autant plus s’imprimer en lettre de feu dans la conscience collective, la souffrance et la solitude sont les ingrédients d’un cocktail ravageur. Aussi, la finale à la fois surprenante, intelligente et bien ficelée amènera, je l’espère, le jeune lecteur à une réelle prise de conscience.

Plusieurs préjugés ou croyances populaires sont aussi abordés (faiblesse de l’intimider, force de l’intimidateur, le rôle de chacun — parents, élèves, enseignants, psychologue —, le plaisir malsain de l’automutilation, la dépression, etc.). Qu’est-ce que vous aimeriez que vos jeunes lecteurs gardent le plus en mémoire?

Sans aucune hésitation, je réponds « le rôle de chacun ». J’ai envie de citer Einstein : « le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire ». À méditer!

Il n’y a pas de doute là-dessus, un jeune témoin devrait pouvoir dénoncer l’intimidateur en toute discrétion afin que la situation ne lui soit pas préjudiciable. L’enseignant qui demande des comptes devant un groupe fait toujours erreur dans sa démarche, la peur de la victime ainsi que celle des observateurs les maintiennent souvent dans le silence. C’est ainsi que le cercle vicieux s’installe, portant la victime vers des actes regrettables. Dans le cas présent, le personnage de Martine en vient à se scarifier.

L’automutilation demeure, à mon avis, un thème rarement abordé dans les romans. Est-ce que c’était délibéré de diriger le personnage vers ces gestes?

L’idée s’est imposée assez vite. Il n’est pas facile de faire comprendre ce qu’est la souffrance intérieure à ceux qui ne la connaissent pas. L’image du sang et de la douleur est beaucoup plus parlante et choque plus aisément les esprits. Le sujet est encore tabou, mais l’automutilation n’est pas aussi rare que l’on pourrait le penser. Des lecteurs m’ont spontanément livré témoignage de leur cas personnel. Mais c’est vrai, si ce film ne m’était pas resté en mémoire toutes ces années, j’aurais été à mille lieues d’imaginer une telle chose possible. Je pense que le sujet n’est pas suffisamment traité, ce qui explique pourquoi il est encore incompris par ceux qui en sont témoins.

En commentaires

Dans ce roman, l’auteure n’a d’ailleurs pas froid aux yeux. Le personnage en vient à cette compulsion de façon importante. Le lecteur est littéralement plongé dans la réalité de la jeune fille pour qui la situation ne parait pas pouvoir s’améliorer. Même s’il avait été facile de tomber dans le sensationnalisme pour un tel roman, l’auteure s’en est abstenue. Les descriptions sont parfois un peu éprouvantes, mais m’ont paru justes, ce qui donne toute sa valeur à l’ouvrage.

Il va sans dire qu’ayant choisi de se diriger vers l’autopublication pour son premier roman afin de pouvoir livrer son message au plus vite, l’auteure a ici une finition moins rigoureuse que celle d’un éditeur. Il y aurait pu avoir un peu moins de ceci et un peu plus de cela, mais ce ne serait qu’une perte de temps de vous priver d’une telle lecture pour des broutilles. La fluidité du texte tout comme sa simplicité, son réalisme, lui permettra sans contredit d’atteindre son public cible. Sans compter que l’histoire est très touchante et prenante, elle saura en éveiller plusieurs.

Pour vous procurer ce titre, faites un petit clique sur Amazon. Bonne lecture!

J’en profite pour laisser des liens vers des ressources, si vous vivez une situation qui le nécessite, consultez-les sans attendre. Faites attention à vous!

Ressources au Québec
TEL-JEUNES
JEUNESSE J’ÉCOUTE
TEL-AIDE
FONDATION JASMIN ROY
CAVAC (Centre d’aide aux victimes d’actes criminels)
Association québécoise de prévention du suicide
Association canadienne pour la prévention du suicide
Ordre des psychologues du Québec
Centre de prévention des agressions de Montréal
Suicide Action Montréal

Ressources ailleurs
Fédération Wallonie-Bruxelles
Chut-e (Liège)

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1– Réfère à une entrevue sur Le coin d’Audrey

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